Monthly Archives: novembre 2013

Chronique n°21: Dragon de glace

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George R.R. Martin, Dragon de glace, recueil, Actu SF

Pour beaucoup de lecteurs français, George R.R. Martin c’est avant tout l’auteur de la saga du Trône de fer, récemment adaptée en série télévisée. Mais avant de devenir cet écrivain célèbre, George a commencé comme de nombreux anglo-saxons par l’écriture de nouvelles. On s’amuse à reconnaître ici et là les prémisses de la saga fleuve.

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Nietzsche : la morale du ressentiment

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Nietzsche : la morale du ressentiment

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Le retournement du renard

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LE RENARD

La rationalité pratique du renard : le retournement

  1. Méthode contre-intuitive. Face à un problème qui résiste, on est tenté d’insister. C’est un réflexe. Si le fer ne fond pas, alors on chauffe plus fort. Si la muraille adverse tient bon, alors il faut envoyer un plus gros rocher. Si la production journalière n’est pas suffisante, alors il faut faire travailler les employés plus longtemps. Ainsi on considère que pour surmonter un problème il faut faire plus. La figure du renard propose la solution opposée : faire l’inverse. Continue Reading

Le poulpe

LA MÈTIS0 comments

LE POULPE

L’intelligence pratique de l’adaptation

  1. Animal intelligent. Le poulpe est actuellement l’objet de diverses études. La poulpe attitude par exemple fait le point sur les recherches concernant l’intuition. Les roboticiens étudient le fonctionnement des tentacules[1] pour tâcher de comprendre cette intelligence corporelle, cette capacité pour chaque membre à appréhender son environnement et s’y adapter. Mais à l’origine, dans l’Antiquité, le poulpe était avant tout une figure de la mètis,  un modèle d’intelligence rusée.
  2. As du camouflage. « Par téchnē, dit Oppien, les poulpes se confondent avec la roche sur laquelle ils s’appliquent[2]. » Les poulpes maîtrisent le camouflage. Mais il faut bien distinguer le camouflage du poulpe du camouflage du caméléon. Le caméléon tente de se dissimuler par peur, quand il y est contraint. Le poulpe le fait par stratégie. La pieuvre a une démarche volontaire et intentionnelle. Elle n’agit pas par lâcheté.
  3. « Un même artifice leur procure des aliments et les soustrait à la mort[3] ». Si le poulpe est poursuivi par un pêcheur ou un animal plus fort, il se déguise en pierre. Si un poisson faible passe à sa portée il redevient poulpe. Cette tactique doit être combinée avec une vigilance constante.
  4. Stratagème. La Seiche (dans la famille des céphalopodes qui comprend pieuvres et poulpes) : « Pour tromper son ennemi, pour abuser sa victime, elle [la seiche] dispose d’une arme infaillible : l’encre qui est une espèce de nuée (tholós)[4]. » La seiche crée elle-même les conditions de sa fuite. Elle peut disparaître dans la nuit comme un voleur, sauf que c’est elle qui génère la nuit propice à la fuite.
  5. L’appât. Poulpes et seiches utilisent un stratagème similaire à celui de la grenouille marine : ils agitent un long tentacule pour attirer les poissons.
  6. Mètis contre mètis. Pour prendre le poulpe, le pêcheur doit retourner contre lui son pouvoir de lier. Les pêcheurs utilisent comme appât une femelle que le poulpe enserre et ne relâche plus.
  7. Le poulpe « sert également de modèle à une forme d’intelligence[5] » : le polúplokon nóēma, une intelligence en tentacules[6]. Deux types d’homme représentent cette forme d’intelligence : le sophiste et le politique. « Pour le politique, prendre l’apparence du poulpe, se faire polúplokos, ce n’est pas seulement posséder un lógos de poulpe, c’est se montrer capable de s’adapter aux situations les plus déconcertantes, de prendre autant de visages qu’il y a de catégories sociales et d’espèces humaines dans la cité, d’inventer les mille tours qui rendront son action efficace dans les circonstances les plus variées.[7] ». Cyniquement on pourrait traduire que l’homme politique doit apprendre à dire à chacun ce qu’il veut entendre. Le sophiste assume cet état de fait. Celui qui maîtrise la sophistique peut défendre une thèse et son contraire.
  8. Mais le polútropos n’est pas l’ephēmeros. Il ne faut pas confondre l’homme qui change ses discours, par stratégie, avec l’homme inconstant. L’homme inconstant est passif, il se laisse guider. L’homme politique a ses idées mais il adapte ses discours. Cette capacité à changer d’avis selon la situation a mauvaise presse dans nos contrées : on dira d’une personne changeante qu’elle est une « girouette » et qu’on ne peut s’y fier. Mais c’est toutefois faire preuve d’une intelligence pratique que de s’adapter à la situation. Si le régime politique change, on peut bien continuer à défendre des idées mais si elles ne sont pas suivies, cela n’a aucun intérêt. Quand la situation change, il faut être capable de suivre le mouvement.
  9. Le général De Gaulle. S’adapter à la situation ne signifie pas renier ses valeurs morales. Quand on écrit que l’intelligence consiste à suivre le mouvement et à profiter de la nouvelle situation, on risque d’interpréter cette idée de manière excessive. On pourrait, par exemple, justifier la collaboration pendant la seconde guerre mondiale. D’un point de vue amoral, on pourrait argumenter en disant que le fait de travailler avec l’occupant pouvait apporter des avantages. Mais l’adaptation n’implique pas forcément un choix immoral. Le Général De Gaulle était connu pour être un homme de terrain, plusieurs fois blessé au cours de la première guerre mondiale. Au début de la seconde, il remporte une des rares victoires françaises avec sa division blindée.  Pourtant, quand l’armistice est signé avec l’Allemagne, le général choisit de fuir en Angleterre pour lancer l’appel du 18 juin et diriger la résistance française. En apparence, il s’agit d’un repli mais le général est resté fidèle à ses convictions (combattre les nazis). Il s’est adapté à la réalité politique du moment, prenant ce qu’il pensait être la meilleure décision pour la suite.
  1. La Dissimulation du poulpe. Savoir dissimuler son piège, ses pensées ou encore sa propre apparence derrière un déguisement pour induire les autres en erreur. Ulysse se déguise en « personne », Kronos se cache dans les ténèbres, le chasseur se dissimule dans la végétation et le poulpe prend la couleur de la roche. La dissimulation est une attitude par rapport à son environnement qui consiste à se « fondre dans le décor », c’est-à-dire établir un rapport de connivence avec son univers. Il ne s’agit pas de forcer ou de violenter le monde. Il s’agit de se fondre dans le monde, de détourner les signes pour induire les autres en erreur. Nos armées ont développé des tenues de camouflage qui permettent à nos soldats de se fondre dans le décor. Ainsi ils peuvent surprendre leurs ennemis.
  2. L’infiltration. Un policier peut se déguiser en délinquant pour infiltrer un groupe de criminels. Cela fonctionne également pour les agents secrets qui cherchent à noyauter les réseaux terroristes[8]. Il faut adopter le déguisement adapté pour tromper l’ennemi. C’est la tactique Yojimbo (pour reprendre le titre d’un film de Kurosawa) : faire semblant d’être l’ami d’un groupe pour le détruire de l’intérieur. En matière de séduction, La marquise de Mertueil, dans Les liaisons dangereuses, est un excellent exemple. Elle simule une apparence de morale pour tromper tout le monde et se livrer à des activités immorales sans danger.
  3. Le camouflage du politique. Dans la philosophie de Machiavel, il est recommandé au prince d’avoir l’apparence des vertus pour gouverner (peu importe qu’il les ait vraiment). Même si on constate dans les faits que différents hommes politiques, toutes nationalités et toutes tendances confondues, ont pu être impliquées dans des affaires malhonnêtes, aucun ne prétendra publiquement que c’est une bonne chose.
  4. L’adaptation de l’enseignant. « La dimension transgressive de la ruse se manifeste sous des aspects et selon des degrés divers : s’habiller de façon exagérément sophistiquée en regard des pratiques habituelles, adopter des gestes et un ton de voix qui surjouent l’aisance (SS), ne pas faire ce qu’on est censé faire au moment prévu pour cela (FK), ne pas respecter l’organisation du travail (LV et JB).[9] » Une dimension du travail d’enseignant qui ne s’apprend pas dans les livres consiste en cette activité rusée qu’est l’adaptation. Certes on peut toujours conseiller « adaptez-vous » à un débutant mais on fait difficilement plus flou. Le professeur doit s’adapter au lieu (acoustique de la salle), à la discipline enseignée (théorique ou expérimentale), au public (novice ou confirmé), à l’état de fatigue (heure de la journée), au contexte culturel (tensions racistes entre les élèves) ou socio-économique (misère et criminalité dans le quartier) et enfin aux événements récents (mort d’un camarade, conflits). On demande à l’enseignant une adaptation plus souple que celle du poulpe et l’article cité mettait l’accent sur le costume, l’attitude et la voix. L’enseignante citée se « déguise » pour travailler. Elle choisit le costume le mieux adapté à son travail.
  5. « Se travestir, c’est se déguiser pour dissimuler sa véritable nature. L’artifice est là pour tromper. À cet égard, il n’est pas inutile de rappeler certains épisodes narratifs des enfances de Dionysos et d’Achille ». « D’autres textes sont encore plus explicites et lient clairement le travestissement d’adolescents à une prouesse associée à la ruse. En effet, pour un adolescent, porter des atours féminins n’est pas sans rapport avec la ruse. Ainsi, le travestissement légendaire de deux jeunes gens, déjà efféminés, en jeunes filles avant le départ de Thésée pour la Crète relève de la ruse. »[10]
  6.  Le mythe d’Aspalis : la ruse du déguisement. « Le mythe d’Aspalis raconte, ainsi, les exploits d’un jeune adolescent déguisé en fille. Il relate l’histoire d’Astygitès qui, encore enfant, veut venger la mort de sa soeur, suicidée par pendaison de peur que le tyran de la ville ne l’enlève et ne la viole comme il avait l’habitude de le faire avec ses sujettes en âge de se marier. À cette fin, le jeune homme revêt les habits de sa soeur et, armé d’une épée qu’il a glissé le long de son flanc gauche, s’introduit dans la maison du tyran qu’il tue. Tous les citoyens célèbrent ce haut fait ; une statue est élevée en l’honneur d’Aspalis, désormais honorée sous l’épiclèse de Aspalis Ameilité Hécaergé. »[11]
  7. Hercule, l’homme déguisé en femme. « De retour de Troie, Héra fit échouer Héraclès au cap Lakètèr. Le héros y affronte les Méropes. Mais, submergé par leur nombre, il se réfugie chez une femme thrace, où il échappe aux regards en se dissimulant sous un vêtement féminin. Plus tard, victorieux des Méropes et purifié, il épouse Kalkhiopè et revêt un manteau brodé de fleurs. »[12] On termine par ce mythe intéressant. Héraclès incarne d’ordinaire l’idéal viril du guerrier qui déploie une force colossale. Pourtant, il est prêt à ruser en se déguisant. On soulignera qu’il ne s’agit pas de n’importe quel déguisement puisqu’il se travestit en femme (opérant comme Mètis un va-et-vient entre les deux genres).
  1. S’adapter aux circonstances. Le poulpe s’adapte à son environnement quand il se camoufle. Le sophiste s’adapte à son auditoire. Le guerrier s’adapte à l’ennemi. La mètis consiste à s’adapter aux circonstances concrètes. La navigateur travaille à partir des circonstances. Ulysse invente des solutions à partir de la situation. La mètis consiste à opérer cette adaptation entre ce qui est pensé et ce qui est réalisé. La mètis est à la fois intelligence théorique et pratique. Mais elle ne se limite pas à l’action individuelle.
  2. La stratégie.

« La stratégie est l’art de faire la guerre sur la carte, d’embrasser tout le théâtre de la guerre ; la tactique est l’art de combattre, de placer ses forces selon les localités et de les mettre en action dans l’étendue du champ de bataille. »

Général suisse Jomini (1779-1869)

S’il s’agit de s’adapter en permanence, les armées et les entreprises doivent également le faire. Le développement des enquêtes de satisfaction est un outil qui permet à un groupe d’analyser rapidement les satisfactions et les désirs de ses clients pour s’y adapter. Ainsi Apple utilise le service Net Promoter Score©. Cet outil de mesure, développé par le professeur Fred Reichfeld (avec le cabinet de conseil Bain & Company), évalue la propension des clients à recommander les produits d’une marque. Cela permet à la compagnie de tenir compte des avis des clients pour anticiper sur les ajustements nécessaires.

  1. Le Pouvoir de lier et de délier. Toutes les divinités possèdent ce double pouvoir du poulpe. On peut lier, entraver, museler un adversaire avec sa mètis comme un sophiste peut lier un adversaire avec ses discours. De la même manière, celui qui sait lier sait délier, démonter les entraves. Cette attitude est un rapport aux autres et au monde. C’est la capacité de lier, d’entraver, donc de réduire la mobilité et les options de l’autre. C’est le principe du filet. Immobiliser l’animal pour qu’il ne puisse plus utiliser sa mobilité.
  2. Adaptations à d’autres domaines. On peut lier en sens physique en attachant quelqu’un. Par exemple, dans les arts martiaux, il existe un grand nombre de techniques à base de clés qui permettent de contrôler ou d’immobiliser quelqu’un. Mais on peut également lier quelqu’un à distance. Hermès parvient à lier Apollon en liant son sort à celui des bœufs. De la même manière, si vous possédez des otages ou un secret douteux vous pouvez lier quelqu’un en le faisant chanter. On peut également lier quelqu’un en argumentation quand on le domine. Du point de vie économique on peut aussi lier un adversaire pour l’empêcher d’agir : un blocus.
  3. Critiques de la flexibilité. Demander aux humains de s’adapter aux circonstances semble facile sur un plan théorique pourtant différentes études soulignent les conséquences négatives engendrées par une trop grande flexibilité. Ainsi le sociologue américain Richard Sennett critique[13]la déqualification du travail et les conséquences humaines de cette dernière. Alors que la flexibilité était considérée depuis John Stuart Mill comme une qualité des entrepreneurs, le sociologue montre que le néo-capitalisme, ses changements incessants et ses réorganisations vont rendre « illisible » le travail en tant qu’appartenance sociale. Le jeune ose prendre des risques, il s’adapte alors que le vieux est rigide, dépassé. L’étude de Sennett montre que la flexibilité n’est pas une solution magique toutefois il s’agira de ne pas confondre l’attitude mentale avec une organisation sociétale qui est constitutivement désorganisation permanente.

 



[1] Justin Mullins, New Scientist, article du 12 janvier 2012

[2] Oppien, Hal., II, 232-233

[3] Detienne et Vernant, Op. Cit., p 35

[4] Ibid., p 46

[5] Ibid., p 47

[6] Arist., Thesmoph., 462-463

[7] Detienne et Vernant, Op. cit., p 48

[8] Les chiffres exacts sont évidemment tenus secrets par nos services de renseignement mais on sait que la France a évité depuis 2000 une dizaine d’attentats. Il ne s’agit pas d’opérations musclées et médiatiques comme la libération d’otages mais des opérations de renseignement.

[9] Françoise Lantheaume, « L’activité enseignante entre prescription et réel ; ruses, petits bonheurs, souffrance » in Éducation et Sociétés, n° 19/2007/1

[10] « Les atours féminins des hommes : quelques représentations du masculin-féminin dans le monde grec antique. Entre initiation, ruse, séduction et grotesque, surpuissance et déchéance » de Florence Gherchanoc

Revue historique, CCCV/4

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Le Travail sans qualité : les conséquences humaines de la flexibilité, Albin Michel, 2000

Pourquoi les hommes sont-ils violents ?

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L’actualité est régulièrement entachée par des histoires de crimes conjugaux. Je suis sidéré par les réactions. Systématiquement les gens s’émeuvent, déplorent le drame et se figent dans l’incompréhension. « On comprend pas ». J’entends régulièrement cette phrase lors des interviews et les reportages ont tendance à présenter ces crimes comme des tragédies imprévisibles. Untel serait devenu fou. C’était inattendu. Vraiment ? Quand les assistantes sociales réalisent des signalements répétés pour des affaires de violences conjugales, il est difficile de croire que l’homicide soit un événement imprévu.

On nage complètement dans une conception de la causalité telle que Nietzsche la dénonçait : on croit qu’une action résulte des choix spontanés d’une personne et que cette dernière est entièrement responsable. En réalité, nous disposons de nombreux experts en sciences humaines qui travaillent sur ces problèmes et qui proposent des solutions. Mais les sociétés préfèrent se laver les mains. On tente par exemple de prétendre que les humains sont naturellement violents pour dissimuler le rôle de l’éducation dans la formation du comportement.

Je reproduis ci-dessous une partie de mon mémoire de master consacré à cette difficile question. Il s’avère que les chiffres et les phénomènes sont (malheureusement) toujours d’actualité.

 

Le Problème de la violence des jeunes hommes

 

a)      La violence des jeunes dans les pays anglo-saxons

Les pays anglo-saxons sont confrontés à ce qu’ils nomment la violence des « young white males ». J’ouvre cette partie avec l’incipit d’un article de l’américain Paul Kivel, éducateur pour la prévention de la violence chez les jeunes, « Young White Men : Scared, Entitled, and Cynical _ A Deadly Combination », publié dans le In Motion magazine du 9 décembre 1999.

 

WE HAVE A VERY SERIOUS PROBLEM in this country. No, it’s not welfare mothers, it’s not recent immigrants, it’s not African- American or Latino men, it’s not Arab terrorists—it is young white men.

Nearly 70% of the devastating violence we experience in our communities is committed by white men and nearly 50% of that is committed by young white men between the ages of fifteen and thirty[1]. What kind of violence am I referring to? Take your pick.

Domestic violence, rape, acquaintance rape, incest, male on male fights, serial killings, racist hate crimes, gay-bashing, arson, campus riots such as recently occurred at Michigan State University, and barroom brawls. Estimates are that 95% of all violence in our society is committed by males, and although women, men of color, and white men of all ages certainly can be violent, the overwhelming majority of acts of violence can be traced to young white men.

 

Nous avons un très grave problème dans ce pays. Non, ce n’est pas le bien-être des mères, ce ne sont pas les récents immigrants, ce ne sont pas les hommes afro-américains ou hispaniques, ce ne sont pas les terroristes arabes. Ce sont les jeunes hommes blancs.
Près de 70% de la violence dévastatrice que nous vivons dans nos communautés est commise par des hommes blancs et la tranche des 15-30 ans est responsable de 50% de ces actes violents.

Mais de quelle violence parlons-nous ?
La violence domestique, le viol, l’inceste, les combats entre hommes, les meurtres en série, les crimes haineux à caractère raciste et/ou homophobe, les incendies criminels, les émeutes de campus (comme récemment celle qui a eu lieu à la Michigan State University) et les bagarres. On estime que 95% de toutes les violences dans notre société sont commises par des hommes. Bien que les femmes, les hommes de couleur, et les hommes blancs de tous âges puissent certainement être violents, l’écrasante majorité des actes de violence peuvent être attribués à des jeunes hommes blancs.

 

Ce problème de la violence des « jeunes mâles blancs » (pour reprendre la terminologie anglo-saxonne) est-il récent ? Non, Elisabeth Badinter écrivait déjà en 1992 :

« Il est certain que là où la mystique masculine continue de dominer, comme c’est le cas aux Etats-Unis, la violence des hommes est un danger perpétuel. Au début des années 1970, la Commission nationale américaine des causes et de la prévention de la violence notait : « Ce pays connaît un taux beaucoup plus élevé d’homicides, de viols, et de vols que toutes les autres nations modernes, stables et démocratiques. » La Commission ajoutait que la plupart de ces violences criminelles étaient commises par des hommes entre quinze et vingt-quatre ans. « Prouver sa virilité, expliquait le rapport, exige la manifestation fréquente de sa dureté, l’exploitation des femmes et des réponses rapides et agressives. »

Depuis vingt ans, la situation a nettement empiré et l’écart s’est encore creusé entre l’Amérique et l’Europe. On a déjà évoqué l’augmentation de la violence masculine contre les homosexuels. Mais rien n’est comparable à celle dont les femmes sont les victimes, battues ou violées. Le viol est le crime qui augmente le plus aux Etats-Unis. Le FBI estime que si cette tendance se poursuit, une femme sur quatre sera violée une fois dans sa vie. Si l’on ajoute que le nombre de femmes battues par leur mari chaque année est estimé à 1.8 million, on aura une idée de la violence qui les entoure et de la peur des hommes qu’elles ressentent légitimement[2]. »

En France, nous nous refusons à pratiquer un classement racial[3] comme aux Etats-Unis pour la bonne raison qu’il est impossible de classer qui est « blanc » et qui ne l’est pas. Il s’agit de classifications arbitraires, les « races » n’ayant jamais été prouvées scientifiquement. Pour étudier le phénomène de la violence des « young white males », nous parlerons plutôt de la violence des jeunes hommes.

Elisabeth Badinter pointe un écart entre l’Amérique et l’Europe, mais qu’en est-il en France ?

b)      Vérification par les statistiques

Observons à travers les phénomènes de la criminalité, du suicide, du crime passionnel et de la violence scolaire s’il y a une sur-représentation des hommes et des jeunes.

  • En prenant pour source les statistiques officielles de la criminalité publiées[4] par ministère de l’intérieur, je vais étudier la question de la violence en France. Les hommes et les jeunes sont-ils plus impliqués ?

J’ai dressé un tableau à partir des statistiques officielles en relevant notamment les infractions relevant des crimes violents (homicides) et la répartition des personnes mises en cause selon le critère du genre et de l’âge. Il s’agit de vérifier notre hypothèse. Qui sont les criminels ? S’agit-il d’hommes ? Sont-ils mineurs ou majeurs ?

Oui. Les hommes sont sur-représentés statistiquement. En revanche, d’après les chiffres les mineurs ne sont pas les plus impliqués.

Globalement, dans la majorité des crimes, les hommes adultes sont les plus nombreux, abstraction faite de quelques exceptions. Dans le cas des vols de véhicules motorisés à deux roues les mineurs sont plus nombreux que les majeurs. Dans le cas des homicides contre des enfants de moins de 15 ans, les femmes sont légèrement plus nombreuses que les hommes.

 

  • Pour étudier le problème du suicide, de la violence retournée contre soi, j’utilise comme source le Rapport mondial sur la violence et la santé[5] de l’OMS publié le 3 octobre 2002.

 

Pays

Année

Nombre de suicides

Suicides pour 100 000 habitants

Ratio hommes/femmes

France

1998

10 534

20

3,2

Royaume-Uni

1999

4448

9,2

3,8

Etas-Unis

1998

30 575

13,9

4,4

Japon

1997

23 502

19,5

2,4

Pologne

1995

5499

17,9

5,5

Fédération de Russie

1998

51 770

43,1

6,2

Lituanie

1999

1552

51,6

6,2

Chili

1994

801

8,1

8,1

 

On constate que la France a un taux élevé de suicides (semblable à celui du Japon). J’avais posé l’hypothèse que les peuples anglo-saxons étaient violents mais leur taux de suicides est plus bas.

Il ressort nettement des chiffres de l’OMS que les hommes se suicident plus que les femmes, dans tous les pays. En France, les hommes se suicident trois fois plus que les femmes. Ce ratio peut augmenter sensiblement dans d’autres pays.

On peut incriminer les conditions socio-économiques quand on tente d’expliquer le suicide. Mais comment expliquer, malgré les interdits religieux, le nombre important de suicides dans les pays riches ou en voie de développement? Comment expliquer que les hommes se suicident plus que les femmes ? Faut-il l’expliquer par une plus grande violence des hommes, contre eux-mêmes ?

  • Qu’en est-il du crime passionnel (quand un homme tue sa femme ou inversement) en France ? D’après le rapport Coutanceau[6], publié en 2006, une femme meurt tous les 4 jours environ, sous les coups de son conjoint. Inversement, un homme meurt tous les 16 jours environ sous les coups de sa conjointe. Il faut en conclure que les hommes sont plus violents que les femmes.

Dans le cas des crimes passionnels « Plus de la moitié  des hommes (55%) tuent une femme qui les quitte ou menace de le faire, et une proportion presque  équivalente (53%), une femme qui les trompe, ou qu’ils soupçonnent de le faire[7]. »

Les hommes tueraient plutôt pour « garder les femmes, tandis que celles-ci seraient  souvent amenées à tuer pour se  débarrasser de leur conjoint[8] ».

« Le meurtre d’une femme par son partenaire est vu comme un fémicide dans le mesure où la dynamique de pouvoir y est toujours prédominante : les hommes violent, tuent, non pas parce qu’ils perdent le contrôle d’eux-mêmes, mais parce qu’ils cherchent à exercer un contrôle sur leur partenaire (Radford et Russel 1992).[9] »

D’après le rapport Coutanceau 31% des crimes conjugaux seraient liés à la séparation. Que peut-on en conclure ? Dans ces différents cas, il n’est pas question de savoir s’adapter aux circonstances. Nous avons des individus qui réagissent par la violence. Incapables de garder le contrôle sur une situation, sur une personne, ils recourent à la force brute, à la violence.

 

  • Pour s’interroger sur le problème de la violence des jeunes, on peut également étudier la sociologie scolaire et le problème de la violence scolaire en France. Sylvie Airal[10] remarque que la grande majorité des élèves punis au collège sont des garçons (plus de 80 %). Ce taux augmente encore pour les problèmes de violence. Faut-il en conclure que les jeunes garçons sont violents ? Sylvie Airal arrive à la conclusion que les garçons cherchent systématiquement la transgression et la sanction (devenues l’équivalent d’une épreuve, d’un rite de passage) pour affirmer leur identité sexuelle. Toutefois cette étude récente montre encore une fois que les garçons sont plus violents que les filles.

 

D’après le rapport mondial sur la violence et la santé[11] de l’OMS publié le 3 octobre 2002 :

« Il est très courant, dans bien des régions du monde, que les enfants d’âge scolaire se battent. Un tiers environ des élèves déclarent s’être battus, et les garçons sont deux à trois fois plus nombreux que les filles dans ce cas. Il est fréquent aussi que l’on s’intimide entre enfants d’âge scolaire. Il ressort d’une étude des comportements liés à la santé visant les enfants d’âge scolaire de 27 pays que, dans la plupart des pays, la majorité des enfants de 13 ans cherchent à intimider autrui pendant une partie du temps au moins. Hormis le fait qu’il s’agit de formes d’agression, l’intimidation et les bagarres peuvent également déboucher sur des formes de violence plus graves ».

Les chiffres de l’OMS semblent confirmer une prédisposition des mâles à la violence.

c)      Les hommes sont-ils naturellement violents ?

Les hommes sont-ils violents par nature ? Existe-t-il une violence innée chez les mâles ? Bien sûr que non. L’observation de divers peuples nous amène à penser que l’éducation est primordiale dans le développement de caractères violents. Si les jeunes hommes des sociétés occidentales du XXe siècle sont violents, ce n’est pas le cas dans certains peuples comme les Semai[12] :

« Les Semai pensent que l’agressivité est la pire des calamités et la frustration de l’autre, le mal absolu. Résultat, ils ne se montrent ni jaloux, ni autoritaires, ni méprisants. Ils cultivent des qualités non compétitives, sont plutôt passifs et timides et s’effacent volontiers devant les autres, hommes ou femmes. Peu préoccupés par la différence des sexes, ils n’exercent aucune pression sur les enfants mâles pour qu’ils se distinguent des filles et deviennent de petits durs[13] ».

C’est la société qui conditionne les individus. La question se pose donc : qu’est-ce qui provoque ce mal-être et cette violence dans nos sociétés occidentales ?

 

Pour aller plus loin, voici un lien pour suivre les résultats du colloque « Genre et violence dans les institutions scolaires et éducatives » auquel j’ai failli participer en octobre: http://mixite-violence.sciencesconf.org/


 

[1] Department of Justice statistics for 2000 which can be found at http://www.justice.gov

[2] Badinter E., XY De l’identité masculine, 1992, Le livre de poche, p 206-207

[3] Courrier de l’UNESCO, édition de juillet-août 1950 , « Les Savants du monde entier dénoncent un mythe absurde… le racisme »

[5] ORGANISATION MONDIALE DE LA SANTE, Rapport mondial sur la violence et la santé, Genève, 2002 : http://www.who.int/violence_injury_prevention/violence/world_report/fr/index.html

[7] Annik Houel et Patricia Mercader, Psychosociologie du crime passionnel, 2008, PUF, p 65

[8] Ibid., p 66

[9] Ibid., p 111-112

[10] Sylvie Airal. La fabrique des garçons, Sanctions et genre au collège, PUF, 2011.

[12] Lire D. Gilmore, Manhood in the Making. Cultural Concepts of Masculinity, Yale University Press, 1990 et Robert K. Dentan The Semai: A Non Violent People of Malaysia, N.Y. Holt, Rinehart and Wurston, 1979

[13] Badinter E, op. cit., p 49, note 5

Chronique n°20: ruée vers l’espace

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Ruée vers l’espace est une anthologie de science-fiction éditée par Studio Babel. Elle regroupe différents thèmes classiques qui renvoient tantôt à l’histoire de la conquête spatiale et tantôt à son futur. Optimistes ou pessimistes, drôles ou tristes, les nouvelles vous peindront l’envol de l’humanité vers les étoiles. L’illustration de la couverture, de Tom Robberts, montrant une flotte de vaisseaux sphériques décoller vers le ciel me rappelle le final de la saison 3 de Doctor Who avec la flotte des boules venues de la fin des temps… je ne sais pas pourquoi.

Solitude interstellaire de Virginie Buisson Delandre

Une sorte de phénoménologie du voyage spatial qui nous permet de suivre les palpitations de la voyageuse. C’est une vraie nouvelle à chute. L’auteure ne pouvait pas choisir un meilleur thème pour illustrer la conquête de l’espace.

Presque l’éternité d’Eric Colson

Comme l’indique le titre, l’histoire de cette nouvelle s’étale dans le temps. L’auteur joue avec de nombreux éléments et quelques problématiques sociales en fond mais reste centré sur cette étrange question du temps qui s’étend… potentiellement à l’infini.

Les Voyageurs de Tanguy Le Berre

Un explorateur du 22e siècle croise un étrange objet dans l’espace. Je sentais venir la fin mais l’ensemble forme un tout sympa. J’ai beaucoup aimé le Pin-up et Tentacules.

Par-delà la ceinture de Kuiper de Pascal Bayle

Taverne futuriste sur une planète Mars tenue par les descendants des indiens et des asiatiques. Le héros terrien, victime d’un certain racisme plus ou moins officiel, se voit offrir la première mission d’exploration aux confins du système solaire pour échapper à ses ennuis.

J’ai bien aimé les clins d’œil et les jeux de mots. C’est étonnant mais j’ai noté que les héros des quatre premières nouvelles sont des explorateurs solitaires. Ce sentiment de solitude au cœur de l’espace profond ajoute au sentiment de danger.

L’armée : premier client de la R&D depuis 3 000 ans

L’histoire de la téléportation (par moi-même).

Vers demain de M’Isey

Deux corbeaux assistent aux tentatives désespérés des derniers humains pour quitter la terre mourante. Beaucoup d’humour noir.

Le coeur en chamade de Jacqk

C’est amusant parce que cette nouvelle est la première de l’anthologie à ne pas débuter directement par une situation futuriste. On commence avec une histoire banale d’adolescent et la science-fiction débarque d’une manière intéressante et inattendue. Jolie fin.

Vous pouvez retrouver des informations sur les dix romans et les 73 nouvelles de cet auteur sur le site : www.jacqk.magix.net

Waya Bahia Corp : New New York, Space-Ground 09 de Sylvain Lamur

Avec un titre pareil, je m’attendais à une histoire de terrorisme et on découvre un groupe de musique en mal de célébrité. Qui tente sa chance à l’autre bout de la galaxie.

Coïncidence rigolote : ma nouvelle sur la téléportation terminait sur l’idée des tunnels pour voyager dans l’espace et cette histoire enchaîne avec une version du trou de ver artificiel, plus dans un style « aéroport ».

Cette nouvelle se démarque des autres par son côté espiègle.

Le dernier voyage de Cyril Amourette

L’histoire du dernier humain de la terre. Triste et poétique à la fois.

Vous pouvez retrouver tous les écrits de Cyril (nouvelles, poésie, AVH) sur son site : http://www.cyrilamourette.fr

Grakaash, Conquérant des Étoiles de Catherine Loiseau

Et on termine avec de la science fantasy (dans un style assez proche d’un Warhammer40 000 en plus fun). On rejoue la conquête spatiale entre elfes et gobelins. Je craignais la combinaison science/magie mais finalement l’histoire est très plaisante. On termine cette anthologie de science-fiction sur une note magique.

Vous pouvez suivre les publications de Catherine sur son site : http://catherine-loiseau.fr/

 

Pour finir, félicitations au grand organisateur, Onc’Picsel, et à toute l’équipe qui ont fourni un travail formidable.

Concours ENSTA ParisTech

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http://nouvelles-avancees.ensta-paristech.fr/2014/accueil

Bienvenue dans la 5e édition du concours « Nouvelles Avancées », organisé par l’ENSTA ParisTech, sous le patronage du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche !

Après avoir joué aux hors-la-loi en empêchant les pommes de tomber, vous êtes invités cette année à faire sauter les barrières pour semer la panique chez les taxons. Afin de vous encourager à chahuter sans vergogne les catégories, le jury s’est doté d’une présidence bicéphale : un mathématicien, une écrivaine – notre président 2013 Cédric VILLANI, qui nous fait l’honneur de revenir, et la co-présidente qu’il s’est choisie, la romancière et nouvelliste Fatou DIOME…

Pour inciter tous les élèves scientifiques à écrire, et pour faire entrer dans la danse les lycées et collèges, nous avons modifié les catégories :

  • La catégorie « Étudiants scientifiques » s’ouvre à tous les étudiants en Sciences de l’enseignement supérieur : classes préparatoires, grandes écoles, universités…
    Premier prix : un chèque de 3000€ offert par ENSTA ParisTech Alumni.
  • Les élèves de collège et lycée, encadrés par un tandem de professeurs de sciences et de lettres, peuvent concourir dans la catégorie “Élèves et classes du secondaire“.
    Premier prix : un voyage en Grèce d’une semaine pour deux professeurs et jusqu’à quatre élèves, offert par le CEA, avec l’association Athéna.
  • Enfin, la catégorie “Grand public” s’ouvre à tous les auteurs qui ne font pas partie des deux catégories précédentes.
    Premier prix : une “Croisière du Savoir” de dix jours dans les îles Britanniques, pour deux personnes, offerte par Sciences et Avenir.
  • Les meilleures nouvelles de chaque catégorie seront publiées dans un recueil aux Presses de l’ENSTA.

Vous avez jusqu’au 25 janvier pour déposer votre nouvelle sur le présent site, où vous pourrez glaner toutes les informations nécessaires – règlement détailléprésentation, formatprix, etc.